Beyoncé signe son grand retour avec « Cowboy Carter », acte II de sa trilogie « Renaissance ». L’album, attendu depuis l’annonce à la mi-temps du Super Bowl le 11 février, est sorti le 29 mars. Il compte 27 titres pour 1 h 28 et explore la country, genre majeur aux États-Unis et cher à la native du Texas.
Les faits clés
- « Cowboy Carter » est le huitième album studio de Beyoncé et le deuxième volet de la trilogie « Renaissance », après l’opus électro-disco sorti en 2022.
- L’artiste, âgée de 42 ans au moment de la parution, avait annoncé le projet à la mi-temps du Super Bowl, le 11 février, créant un événement mondial.
- Le disque contient 27 titres, dont une dizaine d’intermèdes, pour une durée de 1 h 28.
- Beyoncé y mêle country, gospel, folk, rock, blues, soul, hip-hop et électro, avec des collaborations de Dolly Parton, Willie Nelson, Linda Martell, Miley Cyrus, Post Malone, Shaboozey, Tanner Adell et sa fille Rumi.
- Les premiers extraits, « Texas Hold’Em » et « 16 Carriages », ont été plébiscités par le public mais boudés par certaines radios country, ce qui relance le débat sur le racisme et le sexisme dans la diffusion musicale.
Un retour annoncé comme un événement
Depuis l’annonce surprise à la mi-temps du Super Bowl, « Cowboy Carter » était devenu l’un des albums les plus attendus de l’année. Beyoncé n’avait pas seulement promis un disque : elle avait installé un récit, celui d’une artiste venue reprendre une place dans un genre qui l’avait souvent tenue à distance. Après « Renaissance », sorti en 2022, et une tournée triomphale qui l’a notamment conduite au Stade de France, la chanteuse change de décor. Elle quitte les pistes de danse électro pour les grands espaces, les guitares et les harmonies vocales. Mais le geste n’est pas une simple variation stylistique. Il s’inscrit dans une trilogie et dans une réflexion plus vaste sur les origines noires de la musique américaine.
La pochette donne immédiatement le ton. Beyoncé y apparaît sur un cheval, en cowgirl, brandissant le drapeau américain. La continuité visuelle avec « Renaissance » est évidente, mais le symbole est plus frontal. Il s’agit de corriger une histoire, de rappeler que la country ne s’est pas construite sans les artistes noirs, et de répondre à ceux qui ont contesté sa légitimité dans ce registre. La chanteuse ne se présente pas comme une invitée : elle revendique une filiation, un héritage et une maîtrise.
Une réponse aux rejets et aux polémiques
Le contexte compte autant que la musique. En 2016, la participation de Beyoncé à une cérémonie consacrée à la country avait suscité des réactions racistes et sexistes. Plus récemment, plusieurs radios country ont refusé de diffuser « Texas Hold’Em » et « 16 Carriages », alors que le public américain les plébiscitait. Ce décalage entre l’accueil du public et les portes fermées de certaines institutions musicales est au cœur du projet. Sur ses réseaux sociaux, Beyoncé a formulé un espoir : que dans quelques années, la mention de la race d’un artiste, en ce qui concerne la diffusion de genres musicaux, n’ait plus lieu d’être.
Cette dimension politique n’écrase jamais la musique, mais elle lui donne une tension particulière. Le morceau d’ouverture, « Ameriican Requiem », est l’un des plus intenses du disque. Beyoncé y marie country, gospel et folk avec une force qui semble répondre à toutes les critiques d’un seul geste. Elle y évoque le rejet, les accusations de ne pas être assez country ou de l’être trop, et le combat mené pour chanter sa propre chanson. Le titre agit comme une déclaration de principe : l’album ne sera pas une démonstration d’authenticité, mais une appropriation assumée, savante et populaire.
Un album profondément américain
« Cowboy Carter » n’est pas un disque de country pure. C’est un album de Beyoncé, donc un objet métissé, foisonnant, traversé par plusieurs histoires musicales. Les références à la culture américaine y sont nombreuses : Nancy Sinatra et « These Boots Are Made For Walking », Chuck Berry et « Oh Louisiana », les Beach Boys et « Good Vibrations », Patsy Cline et « I Fall to Pieces ». Les guitares sont presque omniprésentes, mais elles cohabitent avec des beats hip-hop, des nappes électroniques, des chœurs gospel et des ballades folk.
Cette densité explique la longueur de l’album. Les 27 titres ne forment pas une succession de chansons calibrées : les intermèdes, les changements de ton et les invités créent une sorte de radio imaginaire, un voyage dans le sud des États-Unis et dans la mémoire de la pop. Beyoncé y parle de héritage, de famille, de foi, de célébrité et de liberté. Elle passe du rythme’n’blues grand cru de « Ya Ya » à l’opéra dans « Daughter », du funk spatial de « Desert Eagle » à l’électro en apesanteur de « II Hands II Heaven ». L’album avance par ruptures, sans jamais perdre une forme de cohérence émotionnelle.
Des invités particulièrement symboliques
La deuxième plage est une reprise de « Blackbird » des Beatles, réintitulée « Blackbiird ». Beyoncé l’interprète avec Tanner Adell, nouvelle voix de la country, et le morceau semble écrit pour elle. Mais les collaborations les plus symboliques arrivent plus loin. Willie Nelson, 90 ans, se transforme en animateur radio pour l’intermède « Smoke Hour II » et introduit « Texas Hold’Em » avec une voix de conteur. Dolly Parton, 78 ans, icône country et figure féministe, salue elle aussi Beyoncé, compare leurs parcours et introduit la reprise de « Jolene », son titre emblématique sorti cinquante ans plus tôt.
La présence la plus marquante est peut-être celle de Linda Martell, 82 ans, première artiste noire à percer dans la country et à participer à la mythique émission « Grand Ole Opry ». Elles ouvrent ensemble le puissant « Spaghettii », avant que Beyoncé ne termine le morceau en ballade folk avec Shaboozey. Le jeune rappeur et chanteur la rejoint également sur « Sweet Honey Buckiin’ », qui emprunte à la soul et au hip-hop. Ces choix ne relèvent pas de la simple liste d’invités : ils dessinent une généalogie, relient les époques et mettent en lumière des artistes souvent marginalisés dans l’histoire officielle de la country.
Un mélange de genres assumé
« Cowboy Carter » assume aussi sa dimension pop. Beyoncé n’oublie pas qu’elle est une star mondiale et qu’elle s’adresse à un public très large. « Bodyguard », « Alligator Tears » et « Just For Fun » ont des refrains immédiats, des productions aérées et une légèreté qui contraste avec les moments plus solennels. « II Most Wanted », en duo avec Miley Cyrus, possède l’énergie d’un tube en puissance. On entend sa fille Rumi sur le doux « Protector », et Post Malone sur la ballade « Levii’s Jeans ». L’album passe ainsi de l’intime au spectaculaire sans chercher à trancher entre les deux.
Cette liberté formelle est sans doute la plus grande force du disque. Beyoncé ne cherche pas à prouver qu’elle peut faire de la country comme les artistes country. Elle montre que la country est déjà traversée par le gospel, le blues, le rock et le rhythm’n’blues, et que son propre héritage texan lui permet de s’y inscrire pleinement. Le résultat est parfois foisonnant, parfois déroutant, mais jamais indifférent. Enregistré comme une œuvre-monde, l’album impose une écoute longue, attentive, où chaque intermède prépare un changement de décor.
Une course déjà lancée vers les Grammy
Avec un disque de cette ampleur, Beyoncé se replace immédiatement dans la course au Grammy du meilleur album de l’année, le seul grand trophée majeur qui manque encore à son palmarès. La chanteuse possède déjà plus de trente Grammy Awards et reste l’une des artistes les plus récompensées de l’histoire. « Cowboy Carter » pourrait lui permettre de franchir une étape symbolique, d’autant que l’album mélange succès public, ambition artistique et discours culturel fort.
La concurrence s’annonce toutefois rude. Taylor Swift doit publier « The Tortured Poets Department » le 19 avril, et Dua Lipa « Radical Optimism » le 3 mai. Les deux artistes figurent parmi les prétendantes les plus attendues de l’année. Mais avec « Cowboy Carter », Beyoncé ne se contente pas de revenir : elle réécrit une partie du récit country, ouvre la porte à des artistes longtemps invisibilisés et transforme un genre historique en terrain de création contemporaine. La suite de sa trilogie « Renaissance » est désormais attendue avec la même curiosité, mais l’acte II restera comme une pièce centrale de sa discographie.
Source: leparisien.fr News