Le rendez-vous avait été donné dans le New Jersey, là où le MetLife Stadium peut engloutir des dizaines de milliers de spectateurs dans ses tribunes. Vendredi 21 août, pour la première des quatre soirées de son Romantic Tour, Bruno Mars a trouvé une salle pleine à ras bord et un public prêt à tout lui pardonner. Il n'a pas eu besoin de pardon : le chanteur a offert près de deux heures d'un spectacle total, mêlant soul, funk, pop et musiques latines dans un même élan. Ce live, pensé comme une lettre d'amour aux héritages musicaux qui l'ont formé, ressemblait autant à une immense fête qu'à une leçon de maître.
Première soirée du Romantic Tour au MetLife Stadium
L'entrée en matière a donné le ton. Sur un écran géant, Bruno Mars est apparu à genoux dans une église aux allures mexicaines, adressant une prière pour que la soirée soit inoubliable. Puis il est entré en scène vêtu d'un costume de charro rouge vif, orné de chaînes en or et taillé pour la lumière des stades. Dès les premières notes de « Risk It All », ballade qui sert de fil rouge au Romantic Tour, le chanteur a installé le thème de la soirée : l'amour, sous toutes ses formes. « Ce soir, on célèbre l'amour », a-t-il lancé à une foule déjà conquise, où se croisaient bandanas rouges, robes de soirée et tenues inspirées de son clip.
Le show a rapidement pris de l'ampleur. Bruno Mars a arraché sa veste, laissant apparaître une silhouette prête à en découdre avec le rythme. Il s'est laissé traverser par l'esprit de Tito Puente, s'est installé aux congas et a attaqué « Cha Cha », un moment pendant lequel le public a pu le sentir se connecter à son père portoricain, Peter Hernandez, percussionniste de salsa originaire de Brooklyn. Ce passage, à la fois intime et spectaculaire, a donné le vertige : comment un artiste peut-il rendre aussi personnelle une soirée jouée dans un stade ?
Un format stade maîtrisé de bout en bout
Ce qui frappe d'emblée chez Bruno Mars, c'est la répartition des effets. Alors que beaucoup d'artistes économisent leurs explosions scéniques pour le final, lui disperse feux d'artifice, flammes et confettis tout au long de la soirée. Sur « Treasure », la chorégraphie précise de ses musiciens, les Hooligans, a évoqué les grands shows de la Motown. Sur « Just Might », ses coups de hanche ont provoqué des cris dans les tribunes. Sur « Perm », cape dans le dos et démarche chaloupée, il s'est transformé en digne héritier de James Brown, entouré d'une troupe réglée au millimètre.
Cette générosité n'a rien de hasardeux. Chaque morceau a été pensé comme un numéro, chaque transition comme un geste dramatique. Même les moments les plus simples, comme une reprise de « Let's Get It On » de Marvin Gaye fondue dans « That's What I Like », ont été mis en scène avec un soin rare. Une Cadillac vintage rouge cerise a fait son apparition sur scène, déclenchant une vague de nostalgie. « Je vois cette voiture et ça me remue », a expliqué Mars. « On la prenait pour aller au parc chanter tous nos slow jams préférés. » Ce mélange de confidences et de grand spectacle résume bien le personnage : un artiste capable de rendre intime une chanson jouée devant des dizaines de milliers de personnes.
Il y a aussi cette façon unique de ne jamais laisser retomber la pression. Bruno Mars n'attend pas la fin du concert pour offrir des moments forts. Les chœurs, les cuivres, les chorégraphies et les changements de costume s'enchaînent sans temps mort. Le public, debout du premier au dernier rang, a répondu présent à chaque appel. Quand Mars lève le petit doigt vers le ciel sur « 24K Magic », des dizaines de milliers de doigts l'imitent. La scène est devenue une ville, avec ses codes, ses couleurs et son énergie collective.
La fierté latine et l'hommage au père
Le moment le plus fort du concert a sans doute été la traversée latine. Après « Something Serious », la soirée a basculé dans une célébration totale de la musique latine, avec des airs dignes des Latin Grammys. Le segment s'est ouvert sur « La Murga » de Willie Colón et Héctor Lavoe, a tissé des riffs de « La Bamba » et « La Pulga », avant de se refermer sur un solo de guitare à la Santana, monté jusqu'aux cieux. Bruno Mars ne se contente pas de citer ses influences : il les fait vivre dans son corps, dans ses gestes, dans la manière dont il attrape un micro ou se penche sur la foule.
Ce moment latin avait une dimension très personnelle. En s'installant aux congas, Mars a rendu hommage à son père, Peter Hernandez, percussionniste de salsa. Ce lien familial a toujours nourri sa musique, mais il a rarement été aussi explicite que sur scène. Le Romantic Tour, avec son costume de charro et ses arrangements généreux, assume pleinement cet héritage. Il ne s'agit pas d'un simple clin d'œil : c'est une déclaration d'identité, portée par des musiciens formidables et une mise en scène qui laisse la part belle aux instruments.
Cette séquence latine a également rappelé à quel point Bruno Mars est un caméléon musical. Capable de passer d'une ballade pop à un groove funk, d'un boléro à un tube pop, il traverse les genres avec une aisance déconcertante. Son parcours explique cette science du mélange. Peter Gene Hernandez, de son vrai nom, a grandi à Honolulu, dans une famille de musiciens. Dès l'âge de 4 ans, il imitait Elvis sur scène. Ce fut le premier signe d'un destin de showman. Plus tard, il a absorbé le rock, la soul, le reggae, le R&B et la musique latine avant de devenir l'une des figures les plus complètes de la pop internationale.
Silk Sonic, la parenthèse funk
Après ce sommet latin, Bruno Mars a enchaîné sans rupture avec son projet Silk Sonic, aux côtés d'Anderson .Paak. Le duo a été présenté par Bootsy Collins, dieu du funk, dont la voix a immédiatement plongé le stade dans une autre époque. Vêtus de noir, Mars et Paak ont déroulé « 777 », « Fly As Me » et « Smokin Out the Window » avec une synergie impeccable. Leurs échanges de danse, leurs claquements de doigts et leurs regards complices ont montré une entente artistique rare. Sur « Leave the Door Open », ils ont multiplié les solos vocaux, émaillés d'expressions new-yorkaises, jusqu'au fameux « Bing Bong » qui a fait sourire les initiés.
Ce segment a confirmé l'importance de Silk Sonic dans la carrière de Bruno Mars. Le projet, né pendant la pandémie, avait permis au chanteur d'explorer une soul plus organique, proche des productions des années soixante-dix. Sur scène, cette direction musicale prend une dimension supplémentaire : les cuivres sont réels, les voix sont live, la sueur est au rendez-vous. Anderson .Paak, batteur et chanteur virtuose, apporte une énergie complémentaire. Ensemble, ils forment l'un des duos les plus excitants de la musique actuelle.
De la ballade au feu d'artifice final
Après le départ d'Anderson .Paak, Bruno Mars a plongé dans son immense catalogue avec « Marry You », « It Will Rain » et « Die With a Smile ». Ces chansons, connues par cœur par une grande partie du public, ont transformé le stade en une immense chorale. Mais c'est « When I Was Your Man » qui a produit l'un des moments les plus émouvants de la soirée. Dans les tribunes, plusieurs spectateurs, jeunes et moins jeunes, n'ont pas caché leurs larmes. La puissance émotionnelle de la ballade, servie par la voix déchirante de Mars, a rappelé que le showman sait aussi se faire vulnérable.
La fin du concert a été à la hauteur du reste. « Locked Out of Heaven » a fait monter la température d'un cran, avant un « Uptown Funk » incendiaire qui a fait bondir toute la salle. Le titre, devenu un standard planétaire, a provoqué une vague de danse collective. Mars et ses musiciens ont terminé sur « Dance With Me », laissant le public sur une dernière image de fête absolue. Il ne s'est pas attardé : le spectacle était bouclé, les images resteraient dans les têtes.
Un héritier des plus grands
Ce qui distingue Bruno Mars des autres artistes de stade, c'est peut-être sa capacité à faire paraître facile ce qui est extrêmement difficile. Chaque note, chaque pas de danse, chaque regard caméra est calibré, mais l'ensemble semble spontané. Cette précision vient de loin. Avant de devenir une superstar, Mars a travaillé comme auteur-compositeur et producteur pour d'autres artistes. Il a appris les ficelles du métier derrière les consoles, avant de s'imposer comme interprète adulé. Sa carrière, jalonnée de tubes comme « Just the Way You Are », « Grenade », « Locked Out of Heaven » ou « That's What I Like », est une succession de défis relevés avec une constance rare.
Il est aussi l'un des rares artistes de sa génération à savoir occuper tous les espaces : les arènes, les stades, les résidences à Las Vegas, les collabations imprévues. Son sens du spectacle doit beaucoup aux funkmen et aux soulmen des années soixante-dix, mais aussi aux entertainers de la musique pop moderne. Bruno Mars n'imite personne : il absorbe toutes ses influences et les transforme en une signature immédiatement reconnaissable.
Le Romantic Tour ne se contente pas de défendre un nouvel album ou de recycler les anciens tubes. Il affirme une vision de la musique live : généreuse, métissée, spectaculaire et profondément humaine. En quittant le MetLife Stadium, les spectateurs n'avaient sans doute pas besoin de comparer avec d'autres concerts. Bruno Mars a fait ce que les très grands savent faire : transformer une immense enceinte sportive en un espace où chaque personne se sent concernée. Il est reparti avec la sensation d'avoir vécu un moment rare, entre virtuosité technique et émotion brute. Et l'on comprend pourquoi, après une telle démonstration, le Romantic Tour affiche complet soir après soir. L'énergie du format stade a toujours vécu en lui, jusqu'à atteindre chaque siège, chaque rangée, chaque cœur du stade.
Source: Rolling Stone News